Buenos Aires compte parmi les capitales mondiales de la culture, un titre qu’elle doit en grande partie à un réseau de plus de 70 centres culturels. Des structures qui répondent à une dénomination commune et a priori à la même fin – promouvoir la culture, mais dont les écarts de moyens révèlent des réalités bien différentes.

En tête de file, les gros centres culturels institutionnalisés font partie intégrante de la politique culturelle de la municipalité. Leur programmation est affichée dans le métro, on les mentionne dans les guides, ils soufflent le chaud et le froid sur la vie artistique locale. On les appelle Konex, CCK, Centre culturel Recoleta, entre autres. Ils organisent des cours, des ateliers, des soirées pour les hipsters à moustache, invitent des artistes dont la réputation n’est plus à faire comme Juana Molina ou encore Patti Smith.

À côté, d’autres structures naissent au début du siècle, suite à la crise économique de 2001 et revendiquent une ouverture à tous les publics, aux artistes émergents et un rôle de moteur au sein de la communauté.

Seulement à l’époque, aucun cadre n’existe pour ces structures qui ne sont ni théâtres indépendants, ni bars, ni maison de quartier, ni milonga, mais un peu tout cela à la fois. Au début, cela ne pose pas vraiment problème, ces centres fleurissent sans attirer l’attention des autorités. Mais sans statut, ces lieux ne peuvent pas prétendre à des aides officielles, ne sont pas considérés comme des acteurs culturels de la ville et ne sont pas juridiquement sécurisés, ce qui les expose à des fermetures arbitraires, de plus en plus nombreuses depuis le tragique incendie de la discothèque Cromañón fin 2004 — dont les mauvaises conditions d’accueil avaient causé la mort de 194 personnes et la destitution du maire de la ville.


« Nous existons, nos artistes existent, le public existe. » 

– Juan Manuel Aranovich du Club Cultural Matienzo, lors d'une conférence de presse du 8 juin 2011 pour lancer le MECA

Pour faire face au problème, ces structures s’organisent en réseaux plus ou moins formels. Le Mouvement des espaces culturels et artistiques (MECA) naît en 2011 et se compose d’une dizaine de centres culturels indépendants – dont la Casa del Árbol ou le Centro Cultural Matienzo qui ont réussi à se faire une réputation au-delà de leur quartier. Le MECA sensibilise les citoyens et s’attelle à un projet de loi d’initiative populaire pour donner un statut légal aux centres culturels afin de régulariser les choses. Réunissant près de 30 000 signatures, le texte est finalement adopté le 18 décembre 2014, à l’unanimité.

Néanmoins, si légalement la situation est stabilisée et le fonctionnement de ces centres rodé, leur avenir est toujours indécis. Les financements (dons, mécénat) se font de plus en plus rares et dans un gouvernement qui ne met plus la culture au premier plan, la concurrence redouble entre les établissements. À côté de cela, la régularisation a permis de clarifier la situation, mais a largement complexifié le chemin administratif pour accéder à l’habilitation, sans apporter plus de moyens pour se mettre aux normes. À tel point que le nouveau cheval de bataille du MECA est de faire voter un texte de loi pour que 3,5% du budget municipal alloué à la culture serve à financer des projets indépendants.

Pourtant, quelques téméraires persistent à ouvrir de nouveaux lieux sous cette appellation. C’est le cas de Nicolas, Alan, Chino et d’autres, une bande de copains qui s’est lancée dans cette entreprise dans le quartier Chacarita, pour lier plaisir et travail, en croisant leurs maintes compétences.

« Ça n’est pas si facile, nous dit Alan, beaucoup se plantent en rénovant des espaces avant de savoir si une habilitation est possible, sans se renseigner au préalable sur le quartier, les voisins, le local… »

Eux ont pris le temps, assisté à des forums organisés par des réseaux d’entraide de centres culturels pour évoquer les problèmes rencontrés, échanger des solutions. Ils ont commencé par demander à un agent de venir voir l’état de leur local — auparavant pizzeria et garage mécanique — afin de déterminer s’il pouvait être habilité.

« Des agents viennent en civil quand il y a des évènements, ajoute-t-il, pour voir si la capacité des salles est respectée, les horaires, le niveau sonore, le type de boissons servies. Et dès qu’ils ont une occasion de faire fermer, ils le font ».

Un automatisme qui véhicule un sentiment d’acharnement d’autant plus mal vécu que la plupart du temps, ce sont des lieux repères, des « refuges », comme nous explique Émilia. Elle est membre de la coopérative de la Casona Humahuaca, dans le quartier Abasto. Cette maison propose à la fois des projections de films, des ateliers et de délicieuses pizzas. Elle a été créée il y a 17 ans, par quelques passionnés de culture populaire qui avaient commencé en se réappropriant la rue par le jeu, pour recréer du lien entre les habitants du quartier.

Puis comme suite logique est né un espace dédié à ces rencontres. Avec, pour autofinancer ce projet, un bar, devenu au fil du temps une partie essentielle du lieu. Au point qu’une coopérative, composée d’une quinzaine de personnes, distincte de l’espace culturel, a vu le jour. « Cette forme de travail est déjà une forme de résistance contre le système actuel », nous dit Emilia.

« Ici les portes sont ouvertes, peu importe les croyances et les opinions, on accueille tout le monde. » Notamment des artistes, des associations et des collectifs qui viennent échanger, débattre, expérimenter. Par exemple, la Casona participe au festival de l’association CORREPI qui lutte contre les violences policières ; un drapeau Wiphala flotte dans la cour, en reconnaissance des peuples natifs, dont les droits ne sont pas encore pleinement reconnus (et pour lesquels Santiago Maldonado s’est fait assassiner). Elle est aussi un laboratoire social, puisqu’elle prête ses locaux à l’association Franca Matina, qui aide des personnes atteintes de troubles psychosociaux à se réintégrer dans le monde du travail en tenant un café deux matinées par semaine.

Pour l’instant, ils peuvent accueillir tous ces évènements « mais les contrôles sont fréquents, ajoute-t-elle. Nous on a de la chance, on n’a jamais fermé, mais on est aux aguets, notre dossier est toujours prêt en avance, au cas où. La dernière fois, ils nous ont fait couvrir une partie du patio pour que les gens puissent accéder aux toilettes sans se mouiller en cas de pluie ».

Alors qu’au départ, leur indépendance faisait leur force et avait pris de vitesse le gouvernement, celle-ci s’apparente maintenant à une faiblesse. Là où au début des années 2000, des centres culturels ouvraient à tous les coins de rue, ils peuvent aujourd’hui fermer tout aussi facilement pour un simple panneau « Salida » manquant à l’appel. Ainsi, à l’heure où beaucoup de ces lieux approchent de la fin de l’adolescence, ils doivent oublier l’insouciance de leurs débuts et s’adapter aux nouvelles exigences de leur statut pour pouvoir continuer de faire vivre une autre culture à Buenos Aires.